• Entretien de Jean-Pierre Chevènement à l'hebdomadaire Marianne

    Entretien paru dans Marianne le 26 septembre 2009, propos recueillis par Renaud Dély et Nicolas Domenach.
    Un désaccord philosophique fondamental avec les Verts. Au lieu de courir après des alliances improbables, la gauche doit travailler sur ses fondamentaux.

    Entretien de Jean-Pierre Chevènement à l'hebdomadaire Marianne Marianne : Vous avez rencontré en tête à tête François Bayrou, que la direction du PS persiste à tenir à distance...
    Jean-Pierre Chevenement :
    François Bayrou a déclaré vouloir tendre la main à la gauche et il a demandé à me voir. Il n'y a pas de raison de refuser de débattre sur le fond avec le président d'une formation qui est alliée au PS dans nombre de régions et de municipalités ! Un refus de dialogue dans ces conditions démontrerait un sectarisme qui est la plaie de notre vie politique.

    Vous ne lui demandez donc pas, comme Martine Aubry, de donner de nouvelles preuves d'évolution à gauche ?
    Son évolution, qui l'éloigne de la droite, obéit à une logique politique. François Bayrou mène un combat courageux. Il est ostracisé par la droite. Il demande à débattre du fond. Ayons confiance en la force de nos idées : allons-y !

    Vous participeriez donc au « Parlement de l'alternance » proposé par Bayrou ?
    Il y a deux ans, le MRC avait proposé des assises de la gauche pour la refondation républicaine d'un parti de toute la gauche. Il faut débattre du fond, et cela sans sectarisme : pourquoi donc ne pas réunir, à cet effet, un « parlement de l'alternance », y compris avec François Bayrou? L'important, c'est de sortir la gauche du bourbier dans lequel elle s'est enfoncée, faute d'avoir su tirer les leçons de ses échecs depuis 1993. Et pour ce faire, il est plus efficace de travailler sur le fond que d'attendre une quelconque repentance de ceux qui ont cédé aux sirènes du néolibéralisme.
    C'est-à-dire ?
    Il faut commencer par analyser la crise actuelle de la mondialisation financière. Comprendre à la fois la déflation salariale exercée par les pays à très bas coût salarial et saisir cette dimension politique si rarement évoquée. Le système de la globalisation financière fonctionne sur la base de la domination politique des Etats-Unis et d'une monnaie mondiale qui est le dollar. Le rapport de forces mondial a changé et va encore changer avec la montée de la Chine. Nous sommes pris en étau. La « moralisation du système » ne suffit pas. Le problème est politique : il faut remettre en cause un libre échangisme destructeur et la suprématie du dollar dans le système monétaire international.

    Le volontarisme de Nicolas Sarkozy, y compris sur le terrain industriel, ne vous satisfait pas ?
    Je ne fais pas de l'antisarkozysme systématique mais je constate que malgré quelques initiatives utiles, concernant Alstom par exemple, il n'y a pas de véritable politique industrielle pour lutter contre la délocalisation de nos industries. Il n'y a d'ailleurs plus de ministère de l'industrie ! Idem avec la régulation financière. Le système bancaire n'a pas été assaini. Après les avoir renfloués, on reprend les mêmes et on recommence.

    Vous auriez souhaité qu'on nationalise les banques ?
    Et pourquoi pas, au cas par cas ? On aurait ainsi favorisé l'accès au crédit, notamment des PME, qui est toujours en souffrance. Il ne faut pas en rester au verbe comme le fait Nicolas Sarkozy quand il reçoit les banquiers. Les nationalisations et la planification ne sont pas des « gros mots ». J'observe d'ailleurs que Paul Krugman, lui-même, recommande le retour à la planification, dans le domaine énergétique par exemple.

    Sur ces questions énergétiques vous êtes toujours en désaccord avec les Verts ?
    J'ai un désaccord philosophique fondamental avec les Verts. Ils pensent, comme Malthus, que le monde est trop petit pour l'homme. Or, les prophéties de Malthus au début du XIX è siècle se sont révélées fausses. Je crois en la raison de l'Homme, en ses capacités d'invention et de créativité. Je n'ai pas d'hostilité de principe vis-à-vis des écologistes. Ils ont quelquefois de bonnes idées. Comme ministre de la Recherche et de l'Industrie, j'ai créé l'Agence Nationale pour la Maîtrise de l'Energie (l'ANME) en 1982, l'ancêtre de l'Ademe actuelle car il y a beaucoup à faire pour promouvoir les économies d'énergie.
    Je me situe dans l'héritage rationaliste des Lumières, je combats l'obscurantisme et la technophobie.

    Vous leur reprochez de négliger la question sociale ?
    La préoccupation de l'emploi et du développement économique leur échappe. Par ailleurs on n'a pas le droit d'interdire le développement aux pays du Sud. C'est pourquoi il faut changer notre modèle de développement. La taxe carbone, sur le principe, je suis pour. Mais cet impôt écologique ne doit pas devenir une taxe antisociale. Il faut donc intégrer cette taxe dans une réforme fiscale plus vaste et plus juste.

    Aujourd'hui, vous avez l'impression de subir la domination de l'idéologie écologiste ?
    Elle est dans l'air du temps, c'est vrai. Mais depuis 25 ans, j'ai plutôt eu l'impression de subir -et avec quelle force- la pression de l'idéologie libérale. La mode écolo actuelle, favorisée par Monsieur Sarkozy, ne permettra pas de s'en défaire, bien au contraire. Les commentateurs ont surestimé le résultat des Verts aux élections européennes où ils n'ont, somme toute, recueilli que 6.3% des électeurs inscrits... Le gouvernement par perversité et le PS par bêtise ont créé une vaste bulle médiatique autour de Daniel Cohn-Bendit, une bulle telle qu'aucun autre responsable politique n'en a jamais bénéficié ! C'est une vache sacrée. Je m'agenouille... Mais malgré les efforts de M. Sarkozy pour souffler dans les bronches des écologistes, il est probable, selon moi, que cette bulle se dégonflera aux prochaines élections régionales.

    A gauche, certains pensent que vos idées ont fait leur temps et n'incarnent pas le neuf. Quel rôle pensez-vous encore pouvoir jouer pour aider à reconstruire l'opposition ?
    S'agissant de Madame Duflot, je dois être un peu moins jeune qu'elle, ça c'est vrai. Mais de là dire qu'elle incarnerait le neuf et moi le vieux... Je laisse ça aux « communiquants ». Comme d'autres avant moi : Clémenceau, Mendes France, je considère la République comme « une idée toujours neuve ». Je définis mes positions à l'aune de l'intérêt public. Ils ne sont pas nombreux à le faire dans ce qu'on appelle-expression que j'abhorre - la « classe politique » ! Si porter haut l'exigence républicaine dans tous les domaines est ringard, je revendique la palme de la ringardise !


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